Santé

Comment savoir si on a des souvenirs refoulés ?

Vous ressentez un malaise diffus face à certains lieux, certaines odeurs ou certaines situations, sans pouvoir l’expliquer. Votre corps réagit, mais votre mémoire reste muette. La question des souvenirs refoulés touche à un terrain délicat, où la psychologie clinique avance avec prudence. Aucune méthode fiable ne permet aujourd’hui de confirmer avec certitude l’existence d’un souvenir enfoui, mais certains signaux du corps et du psychisme méritent attention.

Mémoire traumatique et refoulement : deux notions souvent confondues

Avant de chercher un souvenir manquant, une distinction s’impose. Le refoulement désigne, dans la théorie freudienne, un mécanisme inconscient qui empêche un souvenir douloureux d’accéder à la conscience. Freud utilisait la métaphore de Pompéi : il suffirait de balayer les cendres pour retrouver la ville intacte en dessous.

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L’amnésie dissociative (ou amnésie traumatique) fonctionne différemment. Lors d’un événement violent, le cerveau, submergé par des émotions extrêmes comme la terreur ou l’impuissance, ne parvient pas à encoder le souvenir de façon normale. Il ne s’agit pas d’un souvenir caché, mais d’un souvenir qui n’a jamais été stocké correctement.

Pourquoi cette distinction compte-t-elle pour vous ? Parce que chercher à « déterrer » un souvenir qui n’existe peut-être pas sous forme narrative peut mener à la construction de faux souvenirs. Elizabeth Loftus a largement documenté ce phénomène : la mémoire humaine ne fonctionne pas comme un disque dur. Elle reconstruit, déforme, amplifie. Un souvenir qui émerge en thérapie n’est pas forcément le reflet fidèle d’un événement réel.

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Homme allongé sur un divan de psychothérapeute les yeux fermés, représentant le travail psychologique sur les souvenirs traumatiques refoulés

Signes corporels et émotionnels d’un traumatisme non conscientisé

Plutôt que de traquer un souvenir précis, les cliniciens s’intéressent aujourd’hui aux symptômes présents. Selon Psycom, organisme public français d’information sur la santé mentale, c’est la persistance de certains signes avec un retentissement sur la vie quotidienne qui oriente le diagnostic, pas la mise au jour d’un souvenir manquant.

Vous avez déjà remarqué une réaction physique disproportionnée dans une situation banale ? Une accélération cardiaque soudaine, une envie de fuir un lieu sans raison apparente, une crispation au contact d’une personne inconnue ? Ces réponses du corps peuvent signaler un vécu traumatique que la mémoire explicite (celle qui raconte) ne restitue pas.

Les signaux qui alertent les professionnels :

  • Flashbacks ou cauchemars récurrents portant sur des scènes fragmentaires, sans contexte clair ni narration complète, parfois sous forme d’images ou de sensations isolées
  • Un évitement persistant de lieux, de personnes ou de thèmes de conversation, sans que vous puissiez relier cet évitement à un événement précis de votre histoire
  • Une hypervigilance chronique (sursauts excessifs, difficulté à se détendre, surveillance constante de l’environnement) qui s’installe en dehors de tout danger réel
  • Des épisodes de dissociation, c’est-à-dire des moments où vous vous sentez déconnecté de vous-même, comme si vous observiez votre vie de l’extérieur

La présence de plusieurs de ces signes ne prouve pas qu’un souvenir refoulé existe. Elle indique que le corps et le psychisme portent la trace d’un événement non intégré.

Fausse mémoire : le piège de la recherche active de souvenirs

La tentation est forte de vouloir retrouver « ce qui s’est passé ». Certaines approches, comme l’hypnose régressive ou des techniques suggestives en thérapie, promettent d’accéder à des souvenirs enfouis. Le problème : ces méthodes augmentent la probabilité de fabriquer un souvenir plutôt que d’en retrouver un.

Le cerveau, placé en état de relaxation profonde ou guidé par des questions orientées, comble les lacunes avec du matériel plausible. Le résultat ressemble à un vrai souvenir. Il provoque les mêmes émotions, la même conviction. La personne est sincère, mais le souvenir est reconstruit.

Un souvenir retrouvé en thérapie n’est ni vrai ni faux par défaut. Il ne peut pas servir de preuve à lui seul, et le thérapeute n’est pas en position de valider ou d’invalider la réalité d’un événement passé.

Jeune femme écrivant dans un journal intime au réveil, illustrant le processus d'identification et d'exploration des souvenirs refoulés

Accompagnement psychologique : travailler sur le présent plutôt que fouiller le passé

Les recommandations cliniques récentes vont dans le même sens : la priorité est de traiter les symptômes actuels, pas de retrouver un souvenir. Un psychologue ou un psychiatre formé au psychotraumatisme travaillera d’abord sur la sécurité émotionnelle, la régulation des émotions et la réduction des symptômes envahissants.

Concrètement, cela signifie :

  • Identifier les déclencheurs (situations, sensations, interactions) qui provoquent des réactions disproportionnées, et apprendre aux personnes concernées à mieux gérer ces réactions
  • Stabiliser l’état émotionnel avant toute exploration du passé, en installant des ressources internes (techniques de respiration, ancrage sensoriel, travail sur les limites personnelles)
  • Si des fragments de souvenirs émergent spontanément, les accueillir sans les forcer ni les interpréter de façon définitive

Un professionnel formé ne suggérera jamais qu’un souvenir « doit » exister. Il ne posera pas de questions orientées du type « et si quelque chose s’était passé dans votre enfance ? ». Ce cadre protège la personne contre le risque de construction mémorielle.

Quand consulter un spécialiste du psychotraumatisme

Si les signes décrits plus haut perturbent votre quotidien depuis plusieurs mois, une consultation avec un psychologue spécialisé en psychotraumatisme est justifiée. Le critère n’est pas « ai-je un souvenir caché ? », mais plutôt : ces symptômes limitent-ils ma vie sociale, professionnelle ou affective ?

La réponse à la question initiale reste donc nuancée. Personne ne peut affirmer avec certitude que vous avez des souvenirs refoulés. Ce qui existe, en revanche, ce sont des traces laissées par le traumatisme dans le corps et dans les réactions émotionnelles. C’est sur ces traces visibles, mesurables, ressenties au quotidien, que le travail thérapeutique porte ses résultats.